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« Xala » d'Ousmane Sembène : la polygamie comme satire sociale

Par la rédaction de fornication.infoVérifié le Lecture : 9 min6 sources
Illustration : un médaillon avec un clap de cinéma, devant le monument de la Renaissance africaine à Dakar, entouré de passants d'aujourd'hui
L'essentiel

Que raconte « Xala » d'Ousmane Sembène ?

Dans Xala, roman de 1973 adapté au cinéma par l'auteur lui-même, Ousmane Sembène raconte la chute d'El Hadji Abdou Kader Beye, homme d'affaires de Dakar qui épouse une troisième femme pour afficher sa réussite. Frappé d'impuissance le soir des noces, il croit à une malédiction. Le film fait de la polygamie le symbole d'une élite corrompue.

Sommaire
  1. Qui était Ousmane Sembène ?
  2. Que raconte Xala ?
  3. Que symbolise le troisième mariage ?
  4. Comment les épouses et la fille d'El Hadji réagissent-elles ?
  5. Comment le film critique-t-il la nouvelle bourgeoisie ?
  6. Le film a-t-il été censuré ?
  7. Quel accueil a reçu Xala ?
  8. Questions fréquentes
  9. Sources

Qui était Ousmane Sembène ?

Ousmane Sembène (1923-2007) est un écrivain et cinéaste sénégalais, souvent présenté comme le « père du cinéma africain » [2]. Né le 1er janvier 1923 à Ziguinchor, en Casamance, il est mort à Dakar le 9 juin 2007 [1][2]. Issu d'une famille de pêcheurs, il a été maçon et mécanicien à Dakar avant d'être mobilisé dans l'armée française en 1939 [1][2].

Après la guerre, il reste en France, devient docker à Marseille et milite dans le syndicalisme [1]. Autodidacte, il apprend seul à lire et à écrire le français et publie son premier roman, Le Docker noir, en 1956 [1]. Suivent Ô pays, mon beau peuple ! (1957) et Les Bouts de bois de Dieu (1960), devenu un classique de la littérature africaine francophone [2].

Vers 1960, il se tourne vers le cinéma pour toucher un public africain plus large, et se forme à l'école de cinéma de Moscou [1]. Après le court métrage Borom Sarret (1963), La Noire de… (1966) est considéré comme le premier grand film d'un réalisateur d'Afrique subsaharienne [1][2]. Avec Mandabi (1968), il tourne pour la première fois en wolof, une décision que Britannica qualifie de révolutionnaire [1].

Xala s'inscrit dans cette œuvre engagée. Britannica le range parmi ses meilleurs films, aux côtés de Ceddo (1977), interdit au Sénégal, et de Moolaadé (2004), primé à Cannes dans la section Un certain regard [1].

Repères chronologiques

  1. 1973Parution du roman Xala d'Ousmane Sembène
  2. 1974Date du film retenue par Britannica et Africultures
  3. Juillet 1975Présentation au 9e festival international du film de Moscou
  4. Octobre 1975Sortie aux États-Unis par le distributeur New Yorker Films
  5. 1976Prix spécial du jury au festival de Karlovy Vary
  6. 1990Diffusion à la télévision française sur La Sept
  7. Mai 2024Édition en Blu-ray par Criterion, dans un coffret avec Emitaï et Ceddo

Que raconte Xala ?

Xala raconte la déchéance d'un notable de Dakar, El Hadji Abdou Kader Beye, homme d'affaires quinquagénaire qui prend une troisième épouse [3]. Membre de la Chambre de commerce, il profite de l'indépendance pour développer ses affaires [5]. Le soir de ses noces, il est frappé d'impuissance et se croit victime d'une malédiction, le xala [3][4].

Il soupçonne d'abord ses deux premières épouses de l'avoir ensorcelé [5]. Sur les conseils de son entourage, il consulte des marabouts, lui qui méprisait ces pratiques [5]. L'un d'eux, Sérigne Mada, le guérit, mais le prévient que le mal peut revenir ; le chèque avec lequel El Hadji le paie se révèle sans provision, et le marabout vient le lui rendre en rappelant sa mise en garde [5].

Ses affaires s'effondrent en même temps. Les livraisons n'arrivent plus, les banques et ses partenaires refusent de lui prêter, et l'on découvre qu'il a vendu à un commerçant les stocks nationaux de céréales [5]. Il est exclu de la Chambre de commerce, et ses biens sont saisis [5].

Le dénouement révèle l'origine du mal. Un mendiant aveugle, qu'El Hadji avait fait chasser de sa rue, se présente comme un parent dont il a autrefois accaparé les biens [3][5]. Il affirme avoir jeté le sort et pose ses conditions pour le lever : El Hadji doit se soumettre à une humiliation publique devant les mendiants, ce qu'il accepte [5].

Que symbolise le troisième mariage ?

Le troisième mariage est d'abord un signe extérieur de richesse. Africultures résume le synopsis en notant qu'El Hadji épouse une troisième femme comme « signe de réussite sociale et économique surtout » [3]. Pour Maria Vrancken, universitaire à l'université Nelson Mandela, le roman présente cette union comme un moyen d'accéder au rang de notable traditionnel [6].

Le mariage est montré comme une transaction entre familles plutôt qu'une histoire d'amour. Dans l'analyse de Vrancken, c'est la tante de la jeune épouse, Yay Bineta, dite la Badiène, qui pousse El Hadji vers cette union ; la mère de Ngoné, de son côté, veut éviter que sa fille devienne mère hors mariage [6]. Les cadeaux mesurent l'enjeu : une voiture offerte devant la villa de la mariée, et des villas baptisées chacune du nom d'une épouse [6].

La jeune épouse, Ngoné, n'a presque pas de voix dans le film. Vrancken y voit une femme-objet, trophée de la réussite sociale du mari, alors que le roman lui donne davantage d'épaisseur [6]. La polygamie apparaît ainsi comme un marché où chacun cherche son intérêt, plus que comme une prescription religieuse.

L'impuissance donne à cette ostentation son caractère satirique. Le Harvard Film Archive résume le propos du film comme une condamnation de la corruption et de la complicité des dirigeants africains à travers le symbole de l'impuissance sexuelle [4]. Le mariage censé prouver la puissance d'El Hadji révèle au contraire sa faiblesse.

Comment les épouses et la fille d'El Hadji réagissent-elles ?

Les femmes du film réagissent de manières contrastées, ce qui empêche de les réduire à des victimes. La première épouse, Adja Awa Astou, est présentée comme digne, patiente et pieuse ; le roman précise qu'elle s'est convertie à l'islam par amour [6]. Dans le roman, elle refuse pourtant de mettre les pieds chez la nouvelle épouse [6].

La deuxième épouse, Oumi N'Doye, incarne une femme moderne et intéressée, qui ne respecte guère son mari [6]. Quand le xala le frappe, elle l'humilie et menace d'aller voir ailleurs [6]. Elle finit par quitter le foyer, tandis que la maison de la première épouse devient le refuge d'El Hadji [5].

Rama, la fille d'El Hadji et d'Adja Awa Astou, est la porte-parole de Sembène contre la polygamie [6]. Étudiante, elle refuse par principe de partager un jour son mari ; le film durcit sa position en lui faisant dire que « tout homme qui pratique la polygamie est un menteur » [6]. Des affiches d'Amilcar Cabral et de Samory Touré dans sa chambre marquent son engagement, mais elle continue d'aimer son père et l'aide à la fin [6].

Cette galerie de personnages a été discutée par la critique. Le chercheur Mushengyezi reproche au film des oppositions binaires entre des femmes fortes et révolutionnaires et des hommes faibles et malfaisants [5]. Vrancken conclut au contraire que Sembène montre à la fois des femmes dignes et résistantes et d'autres façonnées par l'appât du gain et la pression sociale [6].

Comment le film critique-t-il la nouvelle bourgeoisie ?

Le film critique la nouvelle bourgeoisie en la montrant dépendante de l'ancienne puissance coloniale et indifférente au peuple. Dans une scène de la Chambre de commerce, les nouveaux membres sénégalais chassent les conseillers français, qui reviennent aussitôt avec de l'argent et sont gardés [5]. L'indépendance politique ne change rien aux circuits économiques.

Les allusions politiques sont transparentes. Le Harvard Film Archive relève que l'acteur Makhourédia Guèye, déjà vu dans Mandabi, joue un président de la Chambre de commerce qui ressemble au président Léopold Sédar Senghor [4]. Le film oppose à cette élite les mendiants et les paysans, que la structure du récit fait passer au premier plan [4].

Le Soleil résume l'enjeu en rappelant que Xala critique les excès des élites de l'après-indépendance [2]. La chercheuse Harriet D. Lyons souligne, elle, que Sembène utilise des éléments du folklore, comme la malédiction et les marabouts, pour leur donner une portée politique [5].

La polygamie n'est donc pas visée seule. Elle est l'un des signes, avec la voiture, la villa et le mariage fastueux, d'une réussite qui imite les codes de l'aristocratie traditionnelle tout en vivant de la corruption. Le Code de la famille de 1972, qui encadre la polygamie par un système d'options, est présenté dans notre article sur la polygamie dans le Code de la famille sénégalais.

Le film a-t-il été censuré ?

Oui. Selon le Harvard Film Archive, le gouvernement sénégalais a fait couper douze scènes du film [4]. En réponse, Sembène a distribué des tracts énumérant les scènes supprimées [4].

Ce n'est pas un cas isolé dans son œuvre. Le Soleil rappelle que plusieurs de ses films ont été censurés au Sénégal pour leur contenu critique [2]. Britannica cite l'exemple de Ceddo (1977), fresque sur les religions en Afrique, interdite au Sénégal [1].

Les sources consultées ne détaillent pas le contenu des scènes coupées. Le contexte éclaire toutefois la sensibilité du film : il met en cause la classe dirigeante du Sénégal indépendant, alors gouverné par Senghor, à travers un personnage qui ressemble au président [4].

Quel accueil a reçu Xala ?

Xala a été primé à l'étranger et figure dans des classements des grands films du cinéma mondial. Il a été présenté en juillet 1975 au 9e festival international du film de Moscou, puis a obtenu en 1976 le prix spécial du jury au festival de Karlovy Vary, en Tchécoslovaquie [3][5]. Aux États-Unis, New Yorker Films l'a distribué à partir d'octobre 1975 [3].

Le film est tourné en wolof et en français, et dure environ deux heures [3][4][5]. Thierno Leye y joue El Hadji, Seune Samb la première épouse, Younousse Seye la deuxième, Dyella Touré la troisième et Miriam Niang le rôle de Rama [3]. La musique est signée Samba Diabara Samb [5].

Sa réputation a grandi avec le temps. Le magazine britannique Empire l'a classé 83e de ses 100 meilleurs films du cinéma mondial [5]. Le film a été restauré, et la copie distribuée par Janus Films a été projetée en janvier 2024 au Harvard Film Archive [4]. En mai 2024, Criterion l'a édité en Blu-ray dans un coffret avec Emitaï et Ceddo [5].

Le roman et le film se répondent. Le livre développe des épisodes que le film supprime, comme la demande de divorce présentée par la tante de Ngoné, tandis que le film ajoute des images symboliques absentes du roman [6]. Sembène a traité d'autres figures féminines dans ses films ultérieurs, comme dans Faat Kiné.

Questions fréquentes

Que veut dire xala en wolof ?

Xala désigne en wolof une impuissance sexuelle temporaire, attribuée à un mauvais sort. La fiche d'Africultures donne d'ailleurs au film le titre français « L'Impuissance sexuelle temporaire ». Dans le récit, le mot désigne la malédiction qui frappe El Hadji le soir de son troisième mariage.

Xala est-il un film sur la polygamie ?

Oui, en partie. La polygamie est au cœur de l'intrigue, puisque tout commence par le troisième mariage d'El Hadji, mais elle sert surtout de symbole à une critique plus large. Sembène vise la nouvelle bourgeoisie sénégalaise, sa dépendance envers l'ancienne puissance coloniale et sa corruption.

Le film Xala a-t-il été censuré ?

Oui. Selon le Harvard Film Archive, le gouvernement sénégalais a imposé la coupe de douze scènes. Sembène a répliqué en distribuant des tracts qui énuméraient les passages supprimés.

Qui joue El Hadji dans Xala ?

El Hadji Abdou Kader Beye est interprété par Thierno Leye. Seune Samb joue la première épouse, Adja Awa Astou, et Younousse Seye la deuxième, Oumi N'Doye. Miriam Niang tient le rôle de Rama, la fille d'El Hadji.

Quelles différences entre le roman et le film ?

Le roman, paru en 1973, donne plus de détails sur les personnages, notamment sur la jeune épouse Ngoné et sur le passé d'Adja Awa Astou. Le film supprime certains épisodes, comme la demande de divorce, et ajoute des scènes symboliques. Il rend aussi Rama plus radicale contre la polygamie.

Où voir Xala aujourd'hui ?

Xala a été restauré et circule dans des projections patrimoniales, comme au Harvard Film Archive en janvier 2024, avec une copie distribuée par Janus Films. Il est aussi disponible en Blu-ray chez Criterion depuis mai 2024, dans un coffret consacré à Sembène. La disponibilité en France n'a pas été vérifiée.

Quels sont les autres films d'Ousmane Sembène ?

Ousmane Sembène a notamment réalisé Borom Sarret (1963), La Noire de… (1966), Mandabi (1968), Ceddo (1977), Camp de Thiaroye (1988), Guelwaar (1992) et Moolaadé (2004). Mandabi est son premier film en wolof. Moolaadé, sur l'excision, a été primé à Cannes en 2004.

Sources

  1. britannica.com — https://www.britannica.com:443/print/article/533846
  2. lesoleil.sn — https://lesoleil.sn/actualites/arts-et-culture/19-ans-apres-avoir-casse-sa-plume-le-souvenir-dousmane-sembene-demeure/
  3. africultures.com — https://africultures.com/films/?no=722
  4. harvardfilmarchive.org — https://harvardfilmarchive.org/calendar/xala-2023-01
  5. en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Xala
  6. scielo.org.za — https://www.scielo.org.za/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S0041-476X2020000200009

Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.

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