La Nouvelle Héloïse : passion et vertu sur les rives du Léman

De quoi parle La Nouvelle Héloïse de Rousseau ?
Publié en 1761, ce roman par lettres de Jean-Jacques Rousseau raconte l'amour de Julie d'Étange, jeune noble, pour son précepteur Saint-Preux, d'origine modeste. Leur différence de rang les condamne au secret. Julie épouse ensuite Monsieur de Wolmar et choisit la fidélité conjugale. L'histoire se déroule surtout à Clarens, au bord du Léman.
Sommaire
- Que raconte La Nouvelle Héloïse ?
- Pourquoi l'amour de Julie et Saint-Preux est-il impossible ?
- Que représente le mariage avec Wolmar ?
- Pourquoi le roman se passe-t-il au bord du Léman ?
- Comment Rousseau présente-t-il son livre ?
- Pourquoi a-t-il connu un tel succès ?
- Comment le roman a-t-il été jugé ?
- Questions fréquentes
- Sources
Que raconte La Nouvelle Héloïse ?
La Nouvelle Héloïse raconte, en six parties et sous forme de lettres, comment un amour interdit se transforme en amitié vertueuse [5]. Saint-Preux, jeune homme sans fortune, est engagé par Madame d'Étange pour instruire sa fille Julie et la cousine de celle-ci, Claire [6]. Il finit par déclarer sa passion, et Julie avoue la partager [6].
La première moitié du roman suit les amours secrètes des deux jeunes gens. Ils deviennent amants, se rencontrent en cachette pendant plus d'un an et se considèrent comme déjà mariés aux yeux du ciel [6]. Le baron d'Étange, qui a promis sa fille à son ami Wolmar, découvre la situation et force Saint-Preux à partir [2]. Celui-ci séjourne à Paris et à Londres, puis embarque pour un voyage autour du monde [2][6].
La seconde moitié se déroule après le mariage de Julie. Quelques années plus tard, Wolmar invite Saint-Preux à revenir vivre auprès du couple, qui a désormais deux enfants, et lui propose de devenir leur précepteur [6]. Julie meurt à la fin du livre des suites d'une maladie contractée en sauvant son fils Marcellin tombé dans le lac ; une dernière lettre révèle qu'elle n'a jamais cessé d'aimer Saint-Preux [2]. Le roman se clôt sur une lettre de Claire [2].
Repères chronologiques
- 28 juin 1712Naissance de Jean-Jacques Rousseau à Genève
- Mars 1728Rousseau quitte Genève pour Annecy
- 1754De passage à Genève, il réintègre l'Église calviniste
- Février 1761Publication des « Lettres de deux amans » chez Marc-Michel Rey, à Amsterdam
- Mars 1761Douze estampes dessinées par Gravelot paraissent séparément chez la veuve Duchesne
- 1762Le Petit Conseil de Genève condamne Émile et Du contrat social
- 1763Rousseau renonce à son titre de citoyen de Genève
- 1806Le roman est mis à l'Index par l'Église catholique
Pourquoi l'amour de Julie et Saint-Preux est-il impossible ?
L'amour de Julie et Saint-Preux est impossible parce qu'il franchit la frontière du rang : elle est fille de baron, il est roturier. Le baron d'Étange, attaché à son lignage, ne peut accepter qu'un homme du commun épouse sa fille [6]. Rousseau ne donne d'ailleurs jamais de vrai nom à son héros : c'est Julie et Claire qui l'appellent Saint-Preux, et il ne signe qu'une seule fois, de ses initiales [2][3].
Les obstacles ne sont pas seulement sociaux. Julie refuse de s'enfuir sans le consentement de son père, alors que Milord Édouard Bomston, aristocrate anglais et ami de Saint-Preux, propose d'accueillir les amants sur ses terres de l'Oxfordshire [6]. Bomston plaide même leur cause auprès du baron, qui refuse [6]. Le roman fait ainsi de l'autorité paternelle et de l'obéissance filiale des contraintes aussi fortes que la passion.
La relation des amants est aussi une relation sexuelle hors mariage, et Rousseau ne la cache pas. Julie devient la maîtresse de Saint-Preux, et le couple se voit lié par une sorte de mariage intérieur que ni l'Église ni la famille ne reconnaissent [6]. La mère de Julie meurt de maladie, peut-être aussi du chagrin causé par la liaison [2]. La faute, puis le remords, préparent la conversion morale de l'héroïne.
Ce conflit entre désir et règle n'est pas propre au roman. Dans la Genève natale de Rousseau, la surveillance des mœurs avait été confiée depuis la Réforme à une institution dédiée, présentée dans notre fiche sur le Consistoire de Genève. Le roman, lui, déplace la question de la sanction vers la conscience.
Que représente le mariage avec Wolmar ?
Le mariage avec Wolmar représente le choix du devoir contre la passion, sans que la passion disparaisse. Wolmar est un ancien compagnon d'armes du baron, plus âgé, qui lui a sauvé la vie [2]. En l'épousant, Julie se résout à vivre selon ses devoirs d'épouse et de mère [2].
Wolmar est un personnage singulier. L'encyclopédie en ligne anglophone le décrit comme un athée vertueux, largement inspiré du baron d'Holbach [3]. Il invite pourtant l'ancien précepteur à vivre sous son toit et à instruire ses enfants [6], comme pour éprouver la solidité de la vertu conjugale.
La maison de Clarens devient alors une petite société idéale. La vie domestique y est organisée selon les principes de Wolmar, autour d'un idéal de simplicité [2]. Stéphane Pujol, de l'Université Paris Nanterre, résume le mouvement du livre : un amour impossible y devient un amour raisonnable, et la communauté de Clarens prend les traits d'une utopie [5]. Jacques Berchtold voit dans le roman une suite de tentatives pour sublimer le désir au profit des liens communautaires [10].
La fin nuance cette victoire. La lettre posthume de Julie avoue un amour intact et confie à Saint-Preux l'éducation de ses enfants et de ceux de Claire [2][6]. Rousseau laisse ainsi ouverte la question de savoir si la vertu a vraiment vaincu, ou si elle n'a fait que contenir la passion jusqu'à la mort.
Pourquoi le roman se passe-t-il au bord du Léman ?
Le roman se passe au bord du Léman parce que Rousseau voulait opposer la vie mondaine des grandes villes au bonheur simple d'une famille vaudoise. Le Dictionnaire historique de la Suisse le dit nettement : Julie y incarne ce contraste, dans un décor situé à Clarens, sur la rive du lac [1]. L'héroïne vit d'abord à Vevey [3].
Rousseau a pourtant écrit une partie du livre loin de la Suisse, à l'Ermitage de Montmorency, près de Paris [1]. Le paysage lémanique est donc un pays choisi plus qu'un pays habité au moment de l'écriture. Le roman élargit d'ailleurs la carte : il mentionne le Valais, Paris, Londres et, pendant le voyage de Saint-Preux, des escales lointaines comme Tinian, Juan Fernández, Macao ou Canton [2].
Clarens est aujourd'hui un village de la commune de Montreux, dans le canton de Vaud. Le Dictionnaire historique de la Suisse y compte environ 200 habitants en 1798 et 2513 en 1900 [7]. Il note que le village est devenu un lieu touristique après le séjour de Byron en 1816, et qu'il comptait 27 pensions et hôtels en 1914 [7]. Le nom du village reste néanmoins associé d'abord au roman de Rousseau.
Comment Rousseau présente-t-il son livre ?
Rousseau présente son livre comme une correspondance authentique dont il ne serait que l'éditeur, un procédé qui renforce l'illusion de vérité [5]. La page de titre originale ne porte pas le nom de Julie : elle annonce des « Lettres de deux amans, habitans d'une petite ville au pied des Alpes » [2][3]. Dans la préface, Rousseau admet pourtant avoir travaillé lui-même à l'ouvrage [2].
La préface s'ouvre sur une phrase provocante : « Il faut des spectacles dans les grandes villes, et des romans aux peuples corrompus » [4]. Par ce paradoxe, Rousseau justifie la publication d'un roman. Une épigraphe tirée de Pétrarque, sur une femme que le monde a possédée sans la connaître, annonce dès la première page la mort de l'héroïne [4].
L'édition originale paraît en février 1761 chez Marc-Michel Rey, à Amsterdam [2], en six volumes in-12 selon l'édition genevoise des œuvres complètes [4]. Rousseau tenait aussi aux images : il fit dessiner par Hubert-François Gravelot une série d'estampes, publiées séparément en douze planches en mars 1761, dont il jugea pourtant le résultat décevant [2]. Un exemplaire de 1761 accompagné de ces douze gravures est conservé au Museum of Fine Arts de Boston [8].
Pourquoi a-t-il connu un tel succès ?
Le roman a connu un succès immédiat parce que ses lecteurs ont cru à ses personnages. Il aurait connu au moins soixante-dix éditions avant 1800 et pourrait avoir été le livre le plus vendu du XVIIIe siècle [2]. La demande était telle que des libraires louaient le livre à la journée, voire à l'heure [2].
Les lecteurs ont écrit en masse à l'auteur. Beaucoup s'identifiaient à Julie, à Claire ou à Saint-Preux et lui demandaient des nouvelles des personnages, comme s'ils existaient [2][5]. Une lectrice, Madame Duverger, voulut savoir si Julie avait réellement vécu [3]. Selon Stéphane Pujol, cet échange suivi entre un public et un auteur est une première dans l'histoire littéraire, et Rousseau y joue le rôle d'un directeur de conscience [5].
Le prestige du livre dépasse son siècle. Napoléon en faisait la lecture à ses invités à Sainte-Hélène, et Schopenhauer le classait parmi les quatre plus grands romans jamais écrits [3]. Pour les lecteurs du XVIIIe siècle, Rousseau, né à Genève le 28 juin 1712 [1][9], devient ainsi l'un des premiers écrivains célèbres auprès d'un large public [3].
Comment le roman a-t-il été jugé ?
Le roman a divisé ses contemporains, entre admiration morale et rejet. Madame de Staël loua Rousseau d'avoir fait de la vertu une passion, tandis que Voltaire jugea le livre avec malveillance [5]. Sade en proposa une lecture fondée sur la tension entre ce qui est et ce qui doit être [5].
L'Église catholique a vu dans l'œuvre une menace, notamment parce qu'elle fonde la vertu sur l'authenticité du sentiment plutôt que sur l'autorité religieuse [3]. Le roman fut mis à l'Index en 1806 [2]. Le livre fait en outre dialoguer la foi et l'athéisme, notamment à travers la figure de Wolmar [3][5].
Le livre est aussi lié à la rupture de Rousseau avec Genève. En 1762, le Petit Conseil condamne Émile et Du contrat social, et Rousseau renonce l'année suivante à son titre de citoyen de Genève [1]. Contraint de fuir la France après la condamnation d'Émile par le parlement de Paris, il avait trouvé refuge à Yverdon, puis à Môtiers et sur l'île Saint-Pierre ; il meurt à Ermenonville le 2 juillet 1778 [1].
Aujourd'hui, le roman est moins lu hors des cercles spécialisés. Stéphane Pujol l'explique par le caractère artificiel des dialogues et un style parfois raisonneur, plus que par sa longueur [5]. Il reste pourtant un document majeur sur la manière dont le XVIIIe siècle a pensé l'amour hors mariage, le mariage arrangé et la fidélité. Un autre auteur vaudois, Benjamin Constant, reprendra la question sous un angle bien plus sombre dans Adolphe.
Questions fréquentes
Pourquoi le roman s'appelle-t-il « Nouvelle Héloïse » ?
Le titre renvoie à Héloïse et Abélard, amants du XIIe siècle dont la passion a fini par se muer en renoncement religieux. Comme cette Héloïse médiévale, Julie aime son précepteur, puis transforme sa passion en devoir et en vie spirituelle. Le titre original de 1761 était toutefois « Lettres de deux amans, habitans d'une petite ville au pied des Alpes ».
Julie et Saint-Preux sont-ils amants ?
Oui, Julie devient la maîtresse de Saint-Preux dans la première partie du roman. Les deux jeunes gens se voient en secret pendant plus d'un an et se considèrent comme mariés aux yeux du ciel. Julie épouse ensuite Wolmar et choisit la fidélité conjugale.
Rousseau était-il suisse ?
Rousseau était citoyen de Genève, où il est né le 28 juin 1712. Genève était alors une république indépendante, qui n'est devenue un canton suisse qu'en 1815. Rousseau a renoncé à sa citoyenneté genevoise en 1763, après la condamnation d'Émile et du Contrat social.
Où se trouve Clarens ?
Clarens est un village du canton de Vaud, rattaché à la commune de Montreux, au bord du Léman. Il sert de cadre principal à La Nouvelle Héloïse. Après le séjour de Byron en 1816, il est devenu un lieu touristique qui comptait 27 pensions et hôtels en 1914.
Comment meurt Julie ?
Julie meurt d'une maladie contractée en sauvant son fils Marcellin, tombé dans le lac. Avant de mourir, elle laisse une lettre où elle avoue n'avoir jamais cessé d'aimer Saint-Preux. Elle lui confie l'éducation de ses enfants.
Qui est Monsieur de Wolmar ?
Monsieur de Wolmar est le mari de Julie, un homme plus âgé, ancien compagnon d'armes du baron d'Étange, à qui il a sauvé la vie. Athée et pourtant vertueux, il est souvent rapproché du baron d'Holbach. Il invite Saint-Preux à revenir vivre auprès du couple, à Clarens, comme précepteur de ses enfants.
Combien d'éditions le roman a-t-il connues ?
Au moins soixante-dix éditions avant 1800, selon les recensements cités par les encyclopédies. Le roman est souvent présenté comme le plus grand succès de librairie du XVIIIe siècle. Des libraires le louaient même à l'heure, faute d'exemplaires suffisants.
Sources
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/009547
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Julie_ou_la_Nouvelle_Héloïse
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Julie,_or_the_New_Heloise
- rousseauonline.ch — https://www.rousseauonline.ch/pdf/rousseauonline-0007.pdf
- combat-des-lumieres.parisnanterre.fr — https://combat-des-lumieres.parisnanterre.fr/Salon2/data/fr/S2-V06_fr.pdf
- ebsco.com — https://www.ebsco.com/research-starters/literature-and-writing/new-heloise-jean-jacques-rousseau
- hls-dhs-dss.ch — https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/011355/2020-01-13/
- mfaboston6.emuseum.com — https://mfaboston6.emuseum.com/objects/250208/lettres-de-deux-amants-habitans-dune-petite-ville-au-pied
- britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Jean-Jacques-Rousseau
- classiques-garnier.com — https://classiques-garnier.com/export/html/la-nouvelle-heloise-le-lieu-et-la-memoire.html
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


