Léopold II et Blanche Delacroix : un mariage religieux sans valeur légale

Léopold II a-t-il épousé Blanche Delacroix ?
Oui, mais seulement à l'église. Quelques jours avant sa mort, le 17 décembre 1909, Léopold II a épousé Blanche Delacroix lors d'une cérémonie religieuse. Faute de mariage civil, cette union n'avait aucune valeur en droit belge, et leurs deux fils sont restés des enfants nés hors mariage. La relation, commencée vers 1900, a fait scandale en Belgique.
Sommaire
Qui était Blanche Delacroix ?
Blanche Delacroix était une jeune Française née en mai 1883, devenue la compagne du roi Léopold II à seize ans et connue sous le titre de « baronne de Vaughan » [1][2]. Les biographies la font naître à Bucarest, où travaillait son père, Jules Delacroix, dont elle était le treizième enfant ; la version anglaise de l'encyclopédie juge ce lieu de naissance incertain [1][2]. Après des revers financiers de la famille, elle fut confiée à une sœur aînée installée à Paris [1].
Les récits sur sa jeunesse divergent fortement d'une biographie à l'autre [1][2]. Ses deux livres de souvenirs, A Commoner Married a King, publié en anglais en 1937, et Presque reine, paru en français en 1945, donnent sa propre version des faits [1][2]. Ce sont des témoignages personnels, écrits vingt-huit et trente-six ans après la mort du roi.
Dans la presse et l'opinion, elle reçut aussi un surnom qui résumait les reproches faits au roi : « la reine du Congo », parce que sa fortune venait de l'État indépendant du Congo, gouverné par Léopold II jusqu'à sa cession à la Belgique en 1908 [2][3].
Repères chronologiques
- 22 août 1853Mariage de Léopold, duc de Brabant, avec Marie-Henriette d'Autriche
- 1899-1900Début de la relation avec Blanche Delacroix, alors âgée de seize ans
- 1902Mort de la reine Marie-Henriette à Spa : le roi est veuf
- Février 1906Naissance de Lucien, futur « duc de Tervuren » ; Blanche devient « baronne de Vaughan »
- 16 octobre 1907Naissance de Philippe, dit « comte de Ravenstein »
- Décembre 1909Mariage religieux, sans mariage civil, quelques jours avant la mort du roi
- 17 décembre 1909Mort de Léopold II à Laeken
- 1910Blanche épouse Antoine Durrieux ; ses fils prennent le nom de Durrieux
Comment la relation avec Léopold II a-t-elle commencé ?
La relation a commencé à Paris vers 1900, quand la jeune femme avait seize ans et le roi environ soixante-cinq [1][2]. La version française de l'encyclopédie situe la rencontre dans le hall de l'hôtel Élysée Palace, en 1900 ; la biographie anglaise du roi la date de 1899 [1][3]. Le site Hérodote retient l'Élysée Palace et un âge de seize ou dix-sept ans [5].
Léopold II, né le 9 avril 1835 et roi des Belges depuis 1865, était alors marié [4]. Il avait épousé Marie-Henriette d'Autriche le 22 août 1853 à Bruxelles ; le couple, désuni, vivait séparé depuis que la reine s'était retirée à Spa en 1895, et elle y mourut en 1902 [3]. À partir de cette date, le roi était veuf et donc libre de se remarier.
Le roi couvrit sa compagne de cadeaux. Il lui offrit la villa Les Cèdres à Saint-Jean-Cap-Ferrat, puis en 1908 le château de Balincourt, à Arronville, qu'elle revendit en 1915 au marchand d'armes Basil Zaharoff [1]. À Bruxelles, elle disposait de la villa Vanderborght, près du domaine royal de Laeken [1]. À la naissance de leur premier fils, en 1906, Léopold lui conféra le titre de baronne de Vaughan, que la version française qualifie d'officieux [1][2].
Pourquoi leur mariage n'avait-il pas de valeur légale ?
Le mariage n'avait pas de valeur légale parce qu'il fut uniquement religieux : en Belgique, seul le mariage célébré devant l'officier de l'état civil produit des effets juridiques, et la Constitution impose qu'il précède toute bénédiction nuptiale [2][6]. Faute de cérémonie civile, l'union de décembre 1909 n'avait aucun effet en droit belge [2][3].
La règle remonte aux origines du pays. L'article 21 de la Constitution coordonnée du 17 février 1994 dispose, dans son second alinéa, que le mariage civil doit toujours précéder la bénédiction nuptiale, sauf exceptions établies par la loi [6]. Le canoniste Rik Torfs rappelle que la majorité catholique du Congrès national a voté ce principe en 1831, alors que beaucoup de couples se contentaient au XIXe siècle d'un mariage à l'église [7].
Le droit pénal renforçait l'interdiction. L'article 267 de l'ancien Code pénal punissait le ministre du culte qui célébrait un mariage religieux avant le mariage civil, sauf lorsque l'un des futurs époux était en danger de mort [7]. Cette exception protégeait le prêtre contre des poursuites ; elle ne donnait aucun effet civil à l'union. La question se pose encore aujourd'hui pour d'autres cultes, comme le montre l'article consacré à l'islam et au mariage religieux en Belgique.
Les sources ne s'accordent pas sur le détail de la cérémonie. La version anglaise de l'encyclopédie la date du 12 décembre 1909, cinq jours avant la mort du roi, et l'attribue à son aumônier personnel [2]. La version française évoque une première bénédiction à Cap-Ferrat, puis une seconde à Laeken trois jours avant le décès [1]. Hérodote parle d'un mariage sur son lit de mort, quatre jours avant [5].
Pour l'Église, l'union comptait. Le 2 janvier 1910, un mandement du cardinal Mercier, archevêque de Malines, lu dans les églises du pays, évoquait le mariage religieux du roi et sa fin chrétienne [1]. Le même événement était donc un sacrement aux yeux de l'Église et un acte sans portée juridique aux yeux de l'État.
Que s'est-il passé à la mort du roi ?
Léopold II est mort le 17 décembre 1909 à Laeken, à 74 ans, d'une embolie, et une bataille judiciaire autour de sa fortune s'est ouverte le jour même [1][3][4]. Sa fille aînée, la princesse Louise, tenta de faire bloquer les comptes et mettre sous scellés les biens de Blanche Delacroix, pour vérifier si le roi n'avait pas dépassé la part de son patrimoine dont il pouvait librement disposer [1].
Le président du tribunal civil de Bruxelles la débouta le jour du décès pour la villa Vanderborght ; le tribunal de Pontoise lui donna d'abord raison pour Balincourt, avant qu'en appel la levée pure et simple des scellés soit ordonnée [1]. Le roi laissait à sa compagne des sommes importantes, des propriétés et des titres congolais ; l'État belge et les trois filles du roi ne purent en récupérer qu'une partie [2][3]. Une source de 1912 citée par l'encyclopédie estimait sa part à 7 millions de dollars sur une succession évaluée à 65 millions, et le socialiste Emile Vandervelde affirma plus tard qu'elle avait reçu 6 millions de dollars en titres du Congo [2]. Ces montants, rapportés par la presse et le débat politique, restent des estimations.
Le roi avait pris ses précautions. En 1900, il avait créé la Donation royale, qui transférait l'essentiel de ses propriétés privées à la nation belge tout en en réservant l'usage à la famille royale, afin d'éviter que ces domaines soient partagés entre ses filles, toutes mariées à des princes étrangers [3]. Le jour des funérailles, une partie de la foule hua le cortège [3].
Quel sort pour leurs enfants ?
Les deux fils de Léopold II et de Blanche Delacroix sont restés des enfants nés hors mariage et ont fini par porter le nom de Durrieux [1][2]. Lucien est né en février 1906 à la villa Les Cèdres et Philippe le 16 octobre 1907 au château de Formoy, à Longpont-sur-Orge [1][2]. Les deux sources ne s'accordent pas sur le jour de naissance de Lucien, le 8 ou le 9 février.
En 1909, le roi leur attribua des titres de courtoisie : duc de Tervuren pour Lucien, comte de Ravenstein pour Philippe [1][2]. Selon la version française de l'encyclopédie, l'arrêté royal correspondant ne fut jamais publié [1]. Philippe mourut de la typhoïde en 1914 ; Lucien vécut jusqu'en 1984 [1][2].
Le mariage religieux ne changeait rien à leur filiation. Le droit belge de la filiation, qui ne fut réformé qu'en 1987, ne créait même pas de lien juridique automatique entre une mère non mariée et son enfant : il fallait une reconnaissance, et les enfants dits « naturels » avaient moins de droits successoraux que les enfants légitimes. La Cour européenne des droits de l'homme a jugé ce régime discriminatoire dans l'arrêt Marckx du 13 juin 1979 [8]. Cette évolution est retracée dans l'article sur les naissances hors mariage en Belgique.
En 1910, Blanche Delacroix épousa Antoine Durrieux, qu'elle connaissait depuis longtemps, et les deux garçons reçurent son nom ; les sources parlent d'une adoption [1][2]. Le couple divorça en 1913 [1]. Cette proximité alimenta des doutes sur la paternité du roi, que rapportent certaines biographies [1].
Comment l'opinion belge a-t-elle réagi ?
L'opinion belge a très mal accueilli cette liaison, au point que l'affaire aurait coûté au roi plus de popularité que les violences commises au Congo, selon la synthèse biographique de l'encyclopédie anglaise [3]. Blanche Delacroix était largement détestée en Belgique comme à l'étranger : sa voiture fut lapidée à Bruxelles, et sa présence aux funérailles de la reine Victoria, en 1901, fit scandale [2].
L'affaire devint un argument politique. Les socialistes s'en servirent pour soutenir que le roi était indigne de régner [2]. Elle se mêlait à la question coloniale : contraint par le Parlement et par les critiques internationales, Léopold II avait cédé l'État indépendant du Congo à la Belgique en 1908, contre 215,5 millions de francs dont 50 millions lui revenaient personnellement [3]. Une caricature parue après la naissance du second fils associa l'enfant aux victimes de la colonisation congolaise, sous le titre « Vengeance d'en haut » [3]. Au même moment, les catholiques, les libéraux progressistes et le Parti ouvrier critiquaient la gestion du Congo, que le Parlement finit par reprendre en 1908 [3].
Les reproches visaient à la fois l'âge de la jeune femme, les sommes dépensées pour elle et une liaison affichée par un souverain [2][3]. Le mariage de dernière minute n'a pas apaisé les critiques : il illustrait au contraire l'écart entre la conduite du roi et une règle que la Constitution imposait à tous les Belges, l'antériorité du mariage civil [6][7].
Blanche Delacroix est morte le 12 février 1948 à Cambo-les-Bains, dans les Pyrénées-Atlantiques, chez son fils Lucien [1][2]. Elle est inhumée au cimetière du Père-Lachaise, à Paris [1].
Questions fréquentes
Blanche Delacroix a-t-elle été reine des Belges ?
Non. Son mariage avec Léopold II fut seulement religieux et n'avait aucune valeur en droit belge, faute de mariage civil [2][3]. Elle ne reçut jamais le titre de reine, mais un titre de baronne de Vaughan, présenté comme officieux [1].
Combien d'enfants Léopold II a-t-il eus avec elle ?
Deux fils : Lucien, né en février 1906, et Philippe, né le 16 octobre 1907 [1][2]. Ils reçurent en 1909 les titres de courtoisie de duc de Tervuren et de comte de Ravenstein [1]. Philippe est mort en 1914, Lucien en 1984 [1][2].
Où et quand a eu lieu le mariage religieux ?
Le mariage religieux a eu lieu en décembre 1909, quelques jours avant la mort du roi le 17 décembre [2][3]. La date du 12 décembre est avancée par la version anglaise de l'encyclopédie, tandis que la version française situe la dernière cérémonie à Laeken, trois jours avant le décès [1][2]. Les récits divergent sur le nombre exact de jours.
Pourquoi l'appelait-on baronne de Vaughan ?
Parce que Léopold II lui donna ce titre à la naissance de leur premier fils, en 1906 [1][2]. La version française de l'encyclopédie le qualifie de titre officieux [1]. On la surnommait aussi « la reine du Congo » en raison de l'origine de sa fortune [2].
Qu'est devenue Blanche Delacroix après 1909 ?
Elle a épousé Antoine Durrieux en 1910, puis divorcé en 1913 [1]. Elle a gardé une grande partie de la fortune laissée par le roi malgré les procès des princesses [2][3]. Elle est morte le 12 février 1948 à Cambo-les-Bains [2].
Un mariage religieux seul est-il valable en Belgique ?
Non. En Belgique, seul le mariage civil produit des effets juridiques, et l'article 21 de la Constitution impose qu'il précède toujours la bénédiction nuptiale, sauf exceptions prévues par la loi [6]. L'ancien Code pénal punissait le ministre du culte qui inversait cet ordre, sauf en cas de danger de mort de l'un des époux [7].
Sources
- fr.wikipedia.org — https://fr.wikipedia.org/wiki/Blanche_Delacroix
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Blanche_Delacroix
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Leopold_II_of_Belgium
- britannica.com — https://www.britannica.com/biography/Leopold-II-king-of-Belgium
- herodote.net — https://www.herodote.net/Leopold_II_1835_1909_-synthese-1847.php
- wallex.wallonie.be — https://wallex.wallonie.be/eli/autre/1994/02/17/1944801508/2021/03/30
- uni-trier.de — https://www.uni-trier.de/fileadmin/fb5/inst/IEVR/Arbeitsmaterialien/Staatskirchenrecht/Staat_und_Kirche_in_der_EU/01-Belgique.pdf
- en.wikipedia.org — https://en.wikipedia.org/wiki/Marckx_v_Belgium
Information générale, ce n'est pas un conseil juridique ni religieux.


